L’origine de quoi ?

17 oct

Il était une fois Khalil-Bey, un diplomate turc vivant à Paris fin du 19me siècle, et « investisseur » d’art. Il constitua au fil du temps une très belle collection de tableaux, dont une partie qualifiés d’érotique, réalisés entre autres par Delacroix, Ingres, Fromentin, …

Intéressé par l’œuvre de Gustave Courbet, « Vénus et Psyché », il le rencontre et lui demande d’en faire une copie. Courbet refuse, et lui propose de peindre une suite, probablement « Les dormeuses ».

Le tableau est livré vers 1866 à Bey, qui l’accroche chez lui, à côté de ses autres acquisitions. A la même époque, quelques uns de ses invités commencent à parler d’un autre tableau de Courbet, accroché lui dans une pièce plus discrète, qui provoque la stupeur, l’émerveillement où le scandale selon son spectateur. Maxime Ducamps en dit : « Dans le cabinet de toilette, on voyait un petit tableau caché sous un voile vert. Lorsqu’on écartait le voile, on demeurait stupéfait d’apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, extraordinairement émue et convulsée, remarquablement peinte, reproduite « con amore » comme disent les italiens, et donnant le dernier mot du réalisme. Mais par un inconcevable oubli, l’artisan, qui avait copié son modèle sur nature, avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête.
[…] Il est un mot qui sert à désigner les gens coupables de ces sortes d’ordures, dignes d’illustrer les œuvres du Marquis de Sade, mais ce mot je ne puis le prononcer devant le lecteur, car il n’est utilisé qu’en charcuterie.
».

En 1868, Khalil-Bey est ruiné par le jeu : il vend sa collection, dont le fameux tableau.Il est signalé en 1889 par Edmond de Goncourt, celui du concours éponyme, dans la boutique de « Chinoiseries et Japonaiseries » d’Antoine de la Narde. Il est dans un double cadre aux dimensions juste assez supérieures, masqué par un autre tableau nommé « Le château de Blonay », peint en 1873 par Courbet.


Le cadre à double fond réapparait vers 1910 dans la galerie Bernheim-Jeune, où François de Hatvany, aristocrate hongroie, l’acquiert. « Le château de Blonay », lui, deviendra ensuite propriété du baron Herzog.
Hatvany possède lui aussi une belle collection de tableau, et il est également peintre. C’est peut être lui qui, vers 1935, nommera le tableau « L’origine du Monde », ce dernier étant auparavant désigné sous le nom de « Tableau X ». Il est probable qu’il l’ait conservé jusqu’en 1944, date à laquelle les Allemands le saisissent dans son hôtel privé hongrois, avant qu’eux même ne se le fasse piquer par les Russes en 1945.
A la fin de la guerre, Hatvany reprend son bien (moyennant espèces sonnantes et trébuchantes), puis décide que l’herbe est plus verte en Suisse qu’à Budapest : en 1947, il passe alors le rideau de fer, la toile de « L’origine du monde » cachée dans ses bagages.

En 1955 Jacques Lacan et Sylvia Bataille l’achètent pour l’installer dans leur maison de campagne. L’homme que l’on ne présente plus demande à André Masson (marié à la sœur de Sylvia) de fabriquer un cadre à double fond pour y installer « L’Origine du Monde », et de peindre une toile qui le masquera. Ce dernier peint donc un tableau surréaliste nommé « Terre érotique », version suggérée de l’original.

En 1977, il est prévu que « l’Origine du monde » soit exposé au Grand Palais, lors d’une rétrospective Courbet. Mais la Direction des Musées Nationaux s’y oppose, craignant que le scandale provoque une trop forte affluence du public. En 1978, l’œuvre apparaît enfin dans le répertoire officiel du peintre. Jusqu’ici pratiquement inconnu, le tableau va petit à petit se faire connaître du grand public par le biais d’articles, d’émissions, inspirer des thèses, des essais, des romans.

Il sera présenté pour la première fois au public, new-yorkais, en … 1988 ! En 1995, Jacques et Sylvia étant décédés, le Ministère de l’Economie et des Finances accepte la donation du tableau au Musée d’Orsay en échange des frais de succession.

Il aura fallu 112 ans pour que l’œuvre soit officiellement rattachée à Courbet, et 10 de plus avant qu’elle n’apparaisse dans une exposition publique. Qui est le modèle ? Qu’a voulu représenter le peintre ? C’était avant ou après ?

Je ne sais pas, je me demande simplement quel nom lui avait donné Courbet, et s’il ne faudrait pas finalement l’exposer à Orsay sous un voile fin, afin de retrouver juste ce petit péché de curiosité (ou de gourmandise) …

Enfin, pour en savoir plus, tu peux lire « Le roman de l’origine », mais tu prends l’édition de 2007, elle a été enrichie de nouveaux détails et rebondissement : http://www.amazon.fr/roman-lOrigine-Bernard-Teyss%C3%A8dre/dp/2070784118.

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